Un vent de folie soufflait sur nos têtes en ce carnaval de 1892 ; aussi est-ce bien poussés par lui que nous avions, non pas insisté, cela avait été inutile, mais prié Mme F. Voruz, de nous faire danser avant d’entrer dans les rigueurs du carême.
Ce qui fut demandé, fut accordé, et le lundi 29 février, rendez-vous était pris par la joyeuse bande du Quintette, au boulevard Victor-Hugo.
À l’heure fixée, tout le monde est réuni dans la salle à manger de Beau-Séjour, transformée en salon de réception.
Dans un fauteuil, près de la cheminée, est installée une Andalouse de race ; elle est impassible, son visage semble être de cire… ou de carton ; personne ne reconnaît cette Espagnole.
Il ne manque que M. et Mme Delanoë et Mme Pelletier ; cette dernière, malade, est excusée par son mari, transformé ce soir… Ô décadence ! De dieu qu’il fut, de roi qu’il était, en simple chanteur des rues ; il porte en bandoulière la guitare traditionnelle ; son pantalon trop court, ses manches d’habit lui arrivant aux coudes, son chapeau, genre accordéon, accusent une débine profonde, et en le regardant, nous avons tous tentation de mettre la main à la poche pour soulager sa passagère infortune.
Enfin les portes s’ouvrent, les bras s’arrondissent, s’entrelacent, et le défilé commence.
Voici St Jacut et son biniou (M. P. Ganuchaud) qui fait son entrée, huché sur ses deux clarinettes, ayant à son bras, la maîtresse de la maison, travestie en Carmencita, mais une Carmencita du high life, la crème des Carmencita… Leur entrée est accompagnée par une harmonieuse musique ; c’est un petit orgue à manivelle, manivelle confiée à une des personnes de Beau-Séjour qui a l’habitude de moudre l’excellent moka qu’on y boit.
La salle a été artistement décorée, des guirlandes de verdure partent de tous les angles du plafond, et viennent se rejoindre au centre de la pièce ; des portières, admirablement drapées, empêchent l’air froid de pénétrer ; des lampadaires jettent une vive lumière ; en un mot, la grande salle de Beau-Séjour, cette bonne salle où tous nous avons su appriécier l’amabilité et le charme de nos amphitryons, cette salle, où, dans un concert mémorable, nous avions eu nos premiers succès, était resplendissante ; et nous avons constaté une fois de plus, que nos excellents amis avaient fait l’impossible pour être agréables au Quintette, qui leur en gardera une bonne et durable reconnaissance.
L’orgue lance toujours ses sons plaintifs ; plus dur à faire fonctionner que le moulin à café. La pauvre bonne déléguée à cette fonction change souvent de main, et nous défilons, nous défilons.
Voici un torrero superbe (M. F. Voruz), en costume de gala ; nonchalamment s’appuie à son robuste bras l’espagnole à la figure de cire ou de carton. Puis voici un flambant officier des gardes françaises (M. E. Bougoüin) qui a la bonne veine d’accompagner une reine de sabbat (Mlle B. Voruz) qui porte dignement un étincelant costume. Le chanteur des rues (M. Pelletier) a guigné le baril d’une cantinière (Mme E. Bougoüin) et, c’est en faisant les yeux doux à la cantinière (et au baril) qu’il fait son entrée, suivi de près par un Turc, un vrai (M. Poupart), sur le bras duquel s’appuie Diane (Mme P. Ganuchaud), exhibant une paire de bras d’un modèle absolument parfait ; ensuite un valet de cœur (M. J. Étienne), qui ne manque pas de trêfle dans ses prairies ; qui ne se pique pas le nez, car oh ! malheur, quel vilain écart ; soutient une gente personne (Mme Poupart) coiffée à la Pompadour. Deux pauvres malheureux, qui n’ont pas la bonne veine d’avoir, comme leurs précédents collègues du Quintette, une charmante personne à accompagner, font une entrée de solitaires. C’est d’abord un vieux général (M. J. Bougoüin) à l’air très crâne, puis un jeune freluquet, le nommé Blondinet (M. G. Ganuchaud), un échappé d’un Eldorado en déconfiture.
Les danses se préparent, chacun est à son poste ; le piano, oh ! surprise ! Est occupé par la dame au visage de cire ; ses doigts touchent le clavier, une cascade de notes nous indique une virtuose ; l’hymne du Quintette qui vient agréablement frapper nos oreilles trahit l’espagnole : c’est Mlle Pelletier ; bravo pour la surprise et en avant quatre !
Un coup de sonnette : c’est la côte ! Nous convenons que, les uns, comme des automates, les autres, dans des poses genre Grévin, nous allons attendre leur entrée.
Nous jouissons de leur surprise un instant puis leur présentons, en même temps que notre grenouille pour payer l’amende du retard, nos compliments. Mme est en magicien, docteur, astronome, des maximes montent en spirale le long de son pointu chapeau ; mais il est question de purgatoire, et comme nous sommes venus à Beau Séjour pour tout le contraire, nous ne faisons que noter pour l’avenir ces sages préceptes. Le ci-devant M. Smidson, a pris un domino noir (M. Delanoë), en souvenir peut-être de ses frasques d’autrefois, ou ce qui est plus probable, comme hommage à la mémoire d’Auber.
Les danses alternent avec les morceaux de chant et les petits morceaux de fantaisie du Quintette. Enfin, un joyeux souper nous réunit dans la salle à manger. Pour la première fois les écrevisses de rocke font leur apparition ; ce nouveau met est adopté par le Quintette.
Chaque menu, attention délicate de nos aimables amis, porte en tête le portrait de chacun de nous ; portrait détaché d’un groupe, et qui a dû donner un travail inouï à nos amphitryons. Enfin, chacun se retire, emportant de cette soirée le plus excellent souvenir qu’il soit possible d’avoir. Inutile de dire que la photographie était de la fête, et que le livre d’or s’est enrichi d’une épreuve nouvelle.
Le Président, secrétaire par intérim
G. Ganuchaud
