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Dîner du samedi gras de l’année 1892 chez M. et Mme Pelletier

Banquet offert par M. et Mme Pelletier aux membres de la Société « le quintette et la Chorale du Mercredi » le samedi gras de l’année 1892. Deuxième dîner de têtes.

La photographie qui suit donne l’idée qui guida chacun pour se faire une tête, et comme le progrès n’a jamais cessé de se faire sentir dans cette joyeuse société, le dîner de têtes devient en même temps un dîner de pieds et de corps.

Toujours le progrès……… Aussi un hymne à la bannière fait-il son apparition.

À sa majesté royale, Makoko (pour les dames), Malblanchi (pour son peuple) xxvième de la dynastie ; marquis du Bois-y-ho ; Baron du Menow ; chevalier de l’ordre du zingfélé ; membre correspondant de plusieurs sociétés olympiennes et plutonniennes ; candidat à l’ordre du petit beurre, etc. etc. etc.

Te souviens-tu, vieux et respectable monarque, du temps passé ? Je parle de celui où ton auguste crâne, non encore transformé en ce bel ivoire, qui fait loucher de convoitise, ton voisin, le fabricant de billard ; était pourvu d’une chevelure crêpée, abondante et d’un noir à faire pâlir et défaillir la petite vertu, de ce jour mémorable où dans ton royal gourbi, revêtu de tes insignes, portant superbement l’habit en sifflet des occidentaux, exhibant à tes invités une paire de mollets postiches, d’une adhérence parfaite, que tu avais loué pour les circonstances, au suisse de la paroisse voisine ; de ce jour, dis-je, où pour faire les honneurs de chez toi, tu t’étais adjoint cette ravissante flamande, portant fièrement le cercle d’or national, surmonté d’une légère cornette, le tablier qui lui allait si bien, savez-vous. Dis, vieux Jupin déchu, t’en souviens-tu, tu n’as pas oublié non plus ce cri, à la fraîche, à la fraîche, poussé lors de son entrée, dans la case hospitalière, par une robuste gaillarde, vendeuse de sardines et de coquillages ; Sablaise de naissance ; bien campée sur ses hanches ; la jupe écourtée, laissant deviner un mollet, vrai cette fois, à faire retourner les tiens ; chaussée de petits sabots frétillants, remorquant une sorte de paquet goudronné, moitié homme, moitié marsouin, qu’elle nous présente pour son mari ; il aurait pu, ce vieux Mathurin, faire une toilette plus soignée pour la circonstance, et cela il l’a probablement compris, car sans que l’on sache ni par où, ni comment, il a disparu et nous ne l’avons revu de la soirée.

Entre nous, mon vieux, c’était une grande imprudence : abandonner ainsi une femme si cataluptueuse, une marchande de coquillages faite aux moules ! Enfin, c’était son affaire ; mais je crois bien qu’une fois dehors il a eu des regrets, et est allé extraire de sa *urne un vieux copain à lui, et le charger de le remplacer et d’ouvrir l’œil. C’était un vieux 1830, que personne ne connaissait ; un vieux débris, coiffé d’un gigantesque chapeau (génie de ceux que tes amis, les rois blancs de la côte lointaine de la Grise-Roche, soldent aux cochers de fiacres, dans la débine, et transforment pour leurs chasses, ou leurs pêches, en bureaux de tabacs ambulants), un col de zing, gilet à fleurs, cravate à la Guizot, pantalon genre espalier, une coupe de favoris à faire rêver un américain du Sud, mais, malgré cela, de la tenue et même de la retenue, certaine élégance dans ses mouvements, couvant d’un œil discret la Sablaise qu’il trouvait, je crois, assez dans ses goûts, car à un certain moment de la soirée ne m’a-t-il pas dit en clignant un œil malin : je voudrais bien être le maire de tous ces arrondissements-là ! Allez donc donner vos femmes à surveiller ces vieux rococos ! Je l’ai même vu, à un certain moment, c’était vers la fin de la soirée, taquiner dans un coin une de tes invitées, Mlle Mascotte, jolie personne, couverte de bijoux, large d’épaules, peau de satin, l’air décidé et pas bégueule ; mais je crois que 1830 n’a pas eu toute satisfaction, car en la quittant, je l’ai entendu murmurer : quelle déception ! Quelle déception, on ne trompe pas les gens ainsi !

N’anticipons par sur les événements, je tiens à te remémorer, respectable Malblanchi, xxvième de la dynastie, par ordre les faits mémorables de cette non moins mémorable soirée. Voici une toute gracieuse personne qui s’avance, mais attention ! Elle bande son arc, et…… non, elle tend sa main, c’est Diane chasseresse, qui s’est échappée du bois de l’Éden, pour venir rigoler un brin avec son vieil ami Makoko et jaser des temps où dieu toi-même, tu ne dédaignais pas, déposant tes foudres, de venir, sous prétexte de chasser le lapin dans les bois sacrés, tailler une bavette et raconter les potins de l’Olympe ; mais ces temps sont loins. Makoko n’a plus d’yeux que pour sa flamande, pour laquelle il féminise le nom qu’il a reçu de ses pères, en l’appelant Makokote.

Quel est ce bruit d’armures ? Tiens, c’est un guerrier en cotte de mailles, sa longue chevelure flotte sur sa cuirasse, comme ses mollets dans son maillot ; il ouvre la bouche, il va chanter, il chante :

Je suis Gunther, roi………

Et bien tant mieux, inutile d’aller plus loin, nous connaissons la fin, lui crie d’une forte voix une plantureuse femme à barbe, installée dans ton meilleur fauteuil, cachant sa modestie et son trouble derrière un gigantesque éventail ; et dire que cette superbe personne, c’était moi, moi qui à ce moment faisais courir toute la population, moi qui recevais à mes pieds les hommages de toutes les têtes couronnées, la tienne y comprise, et qui savais si bien pousser le : Entrez bonnes d’enfants et soldats ; et dire que comme toi, mon pauvre vieux Makoko (xxvième de la dynastie), la guigne m’a poursuivi ; tes beaux cheveux sont partis, ma barbe qui faisait ma gloire a disparu ; un traître, un lâche profitant de mon sommeil a fait sur moi l’essai d’une pâte épilatoire dont le succès a été si complet qu’à mon réveil il ne me restait plus un poil, plus un pauvre petit poil ; il a fait fortune le misérable, et moi j’ai été ruinée ; si tu me revoyais maintenant, ô grand roi, tu aurais peine à me reconnaître.

Mais laissons ces tristes regrets et tâchons d’oublier ; ce qui nous serait bien facile si nous avions encore avec nous, comme en cette mémorable soirée, une gentille cantinière pour nous verser des gouttes de consolation, hein ! Malblanchi, quel joli minois, quelle frimousse appétissante, quelle crâne façon de porter la culotte, comme ce petit fripon de bonnet de police était bien campé sur sa blonde chevelure ! On contracterait des engagements, sans primes, pour la vie entière, histoire de se faire verser des champoraux et des petits verres par des menottes aussi mignonnes que les siennes. Qui a parlé de petits verres en ce moment où s’avance ce grave personnage ? Que ***-t-il des larges poches de sa vaste redingote pour nous distribuer ? Halte-là, révérend, vous vous trompez, nous sommes ici pour nous amuser et non pour lire vos oremus. Allons bon, il fait signe qu’il va parler : Majesté, nobles dames, et vous Messeigneurs (quel accent, mon Dieu, quel accent !) Je étais le révérend Smidson et je profitais de l’occasion qui me fait trouver moa parmi vous pour vous lire le chapitre 46e des ordonnances de la société de tempérance, dont je étais Président. Chapitre 46e. L’homme doit boire de l’eau, la femme doit boire de l’eau, l’enfant doit boire de l’eau. Assez, assez, crions-nous de toutes parts. Le révérend ne paraît pas démonté par cette interruption ; prenant un sourire aimable, il ajoute cette fois en un français très pur : Si cependant vous aimez le bon cognac, ce que je comprends, n’oubliez pas de prendre la marque des trois hermines, c’est délicieux, excellent, c’est ma boisson favorite, voici du reste la marque du fabricant, un homme charmant de mes amis.

Il avait à peine fini ce speech, remis son large chapeau sur sa tête, ressaisi et rempoché en homme pratique les nombreuses brochures distribuées, pour les resservir, le cas échéant, à un auditoire plus convaincu, qu’une senorita à fière mine fit son entrée ; le nègre annonce : la Senorita Pasquita Sebastiana Emillia della Cota della Noua ; en amphitryon galant, tu te précipites, vieux et digne Malblanchi, xxvième de la dynastie, et tes lèvres lippues effleurent les doigts effilés de la Senora, tu étais beau en ce moment et quelque peu entreprenant ; mais elle était de Cadix, la dona, et comme le dit la chanson, les filles de Cadix n’entendant pas cela.

Et ce dîner, crions-nous de toutes parts, nous mourons de faim, nous sommes morts ; Gunther suce son sabre pour tromper son appétit ; l’écaillère, faite aux moules, en ouvre quelques unes et fourre les coquillages dans les poches réservoirs du révérend Smidson ; le vieux 1830 défaille, heureusement que Diane Chasseresse, en femme pratique, a fait provision au fond de son carquois de quelques ailes d’oiseaux de paradis qu’elle partage avec lui ; la femme à barbe dévore ses moustaches ; toi, Makoko, tu ronges ton frain ; la cantinière vide son baril, Mlle Mascotte a besoin de toute sa vertu pour ne pas aller la troquer à l’office contre une côtelette. À la porte, un bruissement d’aile se fait entendre ; tiens, c’est un charmant papillon ; mais entrez, entrez donc, vos ailes vont se ternir en restant plus longtemps dehors ; venez butiner dans le calice des fleurs de votre amphitryon, fleurs qu’il a fait venir exprès pour vous du pays du soleil, comme vous êtes joli beau papillon et pourquoi vous êtes-vous fait tant désirer ? Pourquoi, nous dit-il, parce que j’ai trouvé pour me barrer le chemin un employé d’une administration que l’on appelle la douane, je crois, et qui, sous prétexte que lui aussi devait aller dîner chez Makoko, mais qu’un violent mal de tête l’en empêchait, a voulu me retenir, prétendant aussi que dans la petite boîte que voici j’ai voulu faire de la fraude. C’est une ignominie ! Par nos soins pour votre aimable personne, nous vous ferons oublier cet incident fâcheux, beau papillon !

Sa majesté Makoko est servie, annonce un esclave. Tous nous nous précipitons vers le lieu destiné au festin. Inutile de dire que ce repas habilement ordonné fut de tout point parfait : Saumon sauce mousseline – Gigot sauce chevreuil – Timbale boutoux – Trou normand à la Côte – Dinde truffée – Paris pâté – Salade Russe – Glace comtesse Marie – Dessert – Café, etc. etc.

Le gai champagne délie si bien les langues qu’on ne parvint plus à saisir tous les joyeux lazzis ; c’est un échange de gais propos, de bons mots, d’impressions sur le plaisir que, gens de provenances si diverses, nous avons à nous trouver réunis. Makoko superbe, dévorant à belles dents, arrive à chicaner la femme à barbe, à loucher Sablaise, sourire côté Diane, admirer côté papillon, lorgner côté Paquita, faire le joli cœur côté cantinière, et par-dessus tout cela les yeux doux à la flamande d’en face.

N’étant pas venus seulement pour manger, nous trouvons tous qu’il est l’heure de passer à un autre genre d’exercice. Il est interprété d’une façon magistrale le célèbre quatuor de Faust (1re audition) par la Flamande, miss Papillon, Smidson et Makoko. La femme à barbe d’une voix à faire résonner les vitres du Conservatoire d’en face chante son air favori ; grisée de son succès, elle entonne, accompagnée par la Flamande et de concert avec Makoko, un air intitulé Hymne du Quintette et de la Chorale du Mercredi ; musique admirable de Madame Machine, paroles de Monsieur Chose ; l’assemblée est si satisfaite qu’elle adopte à l’unanimité cet hymne pour le sien et vote des remerciements et des félicitations à Madame Chose et à Monsieur Machin.

Miss Papillon ayant fait récolter dans les régions une multitude de petits insectes en fait la distribution à la grande joie de l’assemblée. Les instruments sont prêts pour l’exécution d’une sérénade, lorsque la salle est envahie par une née de petits bambins tous agréablement transformés, cuisinier, chinoise, paysans, etc. etc. c’est une surprise agréable et qui cependant nous a donné à tous une certaine frayeur : La porte s’étant ouverte par une forte poussée, nous distinguâmes vaguement, tellement la chambre était pleine de fumée de tabac, un uniforme ; est-ce un policeman ? Est-ce un pompier ? Y a-t-il le feu ? Ou bien les cases voisines troublées dans leur sommeil sont-elles allées prévenir le commissaire qui a délégué un de ses sbires ? Mais non, c’est une erreur, la petite cantinière est la première à s’en apercevoir ; elle nous bouscule et se précipite dans les bras du nouvel arrivant, de doux propos s’échangent, des paroles d’amour se font entendre et de discrets baisers nous disent à tous que nous sommes en présence du cantinier, son époux ; qui pour ne pas être reconnu a revêtu l’uniforme de Capitaine de l’armée française. Nous poussons un formidable hurrah, puis essayons d’interpréter notre sérénade ; mais pour être exact, je dois convenir, grand Makoko, que cela a été déplorable, car tout en conservant le bon ton auquel avait droit ton auguste personne, chacun jouait sur le ton qui lui était le plus agréable, d’où une cacophonie à faire fuir des sauvages ; ne désirant faire fuir personne, les artistes ramassent leurs instruments et le photographe attitré de l’assemblée les ayant fait grouper artistement avec les autres personnes, fixe à jamais sur la plaque leurs bonnes binettes.

Chacun te présente, cher Malblanchi (xxvie de la dynastie), ses meilleures amitiés, ses plus chaudes félicitations et les carrosses de ta cour ou de celle d’à côté les transportent à leurs domiciles respectifs ; nous avons remarqué que la jolie Flamande, se trouvant probablement très bien dans ta royale case, a oublié de suivre notre exemple : Veinard de Makoko !

Amitiés bien sincères,

Ton ancienne camarade de baraque,

La femme à barbe.

  • La belle Flamande : Madame Pelletier
  • Sablaise (femme de la chaume) : Madame F. Voruz
  • Diane Chasseresse : Madame P. Ganuchaud
  • Cantinière (de la Garde française) : Madame E. Bougoüin
  • Senorita Pasquita Sébastiana Emillia : Madame Delanoë
  • Beau Papillon : Madame B. Voruz
  • Makoko – xxvième de la dynastie : Monsieur Pelletier
  • Vieux beau de 1830 : Monsieur F. Voruz
  • Mlle Mascotte : Monsieur J. Étienne
  • Gunther, roi des …… : Monsieur P. Ganuchaud
  • La Femme à barbe : Monsieur G. Ganuchaud
  • Le révérend Smidson : Monsieur Delanoë
  • Capitaine (de l’armée française) : Monsieur E. Bougoüin

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